Le carnet de lecture
Les Poules
Jules Renard, Poil de Carotte,
— Je parie, dit madame Lepic, qu’Honorine a encore oublié de fermer les poules.
C’est vrai. On peut s’en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré noir de sa porte ouverte.
— Félix, si tu allais les fermer ? dit madame Lepic à l’aîné de ses trois enfants.
— Je ne suis pas ici pour m’occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, indolent et poltron.
— Et toi, Ernestine ?
— Oh ! moi, maman, j’aurais trop peur !
Grand frère Félix et sœur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre. Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre front.
— Dieu, que je suis bête ! dit madame Lepic. Je n’y pensais plus. Poil de Carotte, va fermer les poules !
Elle donne ce petit nom d’amour à son dernier né, parce qu’il a les cheveux roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se dresse et dit avec timidité :
— Mais, maman, j’ai peur aussi, moi.
